Cette étude part d'une hypothèse de Ricoeur: "Le caractère commun de l'expérience humaine, qui est marqué, articulé, clarifié par l'acte de raconter sous toutes ses formes, c'est son caractère temporel. Tout ce qu'on raco ...
Cette étude part d'une hypothèse de Ricoeur: "Le caractère commun de l'expérience humaine, qui est marqué, articulé, clarifié par l'acte de raconter sous toutes ses formes, c'est son caractère temporel. Tout ce qu'on raconte arrive dans le temps, prend du temps, se déroule temporellement; et ce qui se déroule dans le temps peut être raconté". Le récit configure le temps d'une manière historique ou fictive, alors que la configuration temporelle du récit donne une réponse à l'aporétique de la temporalité. C'est dans cette prespective que nous essayons de lire le temps dans Dix heures et demie du soir en été de M. Duras, un roman de l'amour, la folie et la mort des amants, qui sont des sujets prévilégiés de Duras.
Pour mettre en lumière l'expérience fictive du temps que le texte projète, nous relevons trois téchniques narratives qui semblent caractériser la structuration temporelle du roman. D'abord, il s'agit d'une "mise en abyme", par laquelle les deux histoires jumelles se rencontrent et se reflètent pour renforcer le sens symbolique du texte et élargir son espace herméneutique à la fois. Le deuxième trait, c'est que le texte fait découler le temps des événements suivant le temps de l'horloge, un temps historique par excellence. Le tempo et le rythme varie de part en part à partir du temps de l'horloge, agencé par le déroulement du texte. Enfin, le narrateur montre une vision spécifique du temps en présentant des événements au présent. La fonction du temps de l'horloge, au delà d'une simple configuration du temps dans le texe, consiste à refigurer l'expérience fictive du temps à travers une variation imaginative sur le temps historique.
Il s'agit, pour conclure, d'une discordance entre le temps mortel et le temps cosmique qui produit une tension autour du temps historique, dont le titre du roman suggère déjà le caractère problématique. Dix heures et demie du soir en été projète enfin une expérience fictive du temps qui se trouve coincée entre le temps de la conscience et le temps objectif. D'où vient un choix existentiel du héros qu'est aussi celui du narrateur: malgré tous ces tentatives échouées, il faut 'vivre' pour donner au moins un sens à cette histoire, qui n'a ni commencement ni fin.