L'image se définit comme toute représentation concrète. Elle présente dans son contenu un aspect dramatique, un aspect tragique et un aspect psychologique qui en font toute sa valeur dans les oeuvres littéraires. Le choix d'une image n' ...
L'image se définit comme toute représentation concrète. Elle présente dans son contenu un aspect dramatique, un aspect tragique et un aspect psychologique qui en font toute sa valeur dans les oeuvres littéraires. Le choix d'une image n'est pas gratuit, il est souvent dicté par la personnalité de l'auteur qui l'utilise. L'image est donc représentative d'une imagination particulière, elle est une réalité psychologique. Or, beaucoup de critiques qui ont étudié l'oeuvre racinienne parlent d'une poésie abstraite, ne comportant pratiquement pas d'images. Nous ne nous associerons pas à cette idée d'absence d'images dans l'oeuvre de Racine. Il y a, chez lui, une abondance d'images nocturnes constamment présentees, tout en provoquant une opposition thématique : c'est l'opposition entre la nuit et le jour, l'ombre et la lumière. C'est dans ce clair-obscur que son imagination produit les images. Nous essayerons donc de justifier le choix de l'image nocturne en l'intégrant dans l'imagination même de Racine, dans sa personnalité : pourquoi retrouve-t-on, à l'intérieur de l'oeuvre racinienne, telles images plutôt que telles autres ?
Une tentative de définition de l'image nous amènera à regrouper les images les plus fréquemment présentes autour des thèmes généraux. Les trois tableaux nocturnes seront ainsi choisis : la destruction de Troie dans Andromaque, l'enlèvement de Junie dans Britannicus et le souvenir nocturne de Bérénice dans Bérénice. Tous ces moments littéraires sont des tableaux, c'est-à-dire qu'ils se rangent délibérément sous les normes de la peinture : non seulement ces scènes sont composées, les personnages et les objets y ont une disposition calculée en vue d'un sens global, d'une impression générale, mais aussi et surtout elles ont la spécialité même de la peinture. appelée le coloris. Les couleurs principales de ces tableaux sont le noir et le rouge : le noir de la nuit et le rouge du feu.
Dans Andromarque, le fond de tableau, c'est l'image de Troie enflammé dans la nuit : l'image représentée par les couleurs contrastantes, noir et rouge. Elle montre bien le désordre psychologique d'Andromaque et son dilemme. En effet, c'est dans cette nuit sanglante et en flamme que Andromaque rencontre son époux mort ainsi que toute sa famille, tout son peuple perdus. Cette nuit est ainsi un espace où la mort et la vie se croisent, et un espace où l'amour et la haine se mêlent.
Dans Britannicus, le fond de tableau est la nuit du palais, limité à la chambre où Junie est conduite pour être faite prisonnière de l'empeteur. C'est l'entourage des soldats de Néron encadrant la jeune fille qui met en valeur Junie, le personnage central du tableau. Et la nuit est associée à des impressions angoissantes d'ombres, de flambeaux, de cris et de silence. Elle est également associée à des images de puissance farouche et de regards voluptueux d'une part, d'innocence opprimée et affligée d'autre part. Ainsi Junie est l'ombre dont Néron est le terme solaire.
Dans Bérénice, c'est Bérénice elle-même qui fait le tableau d'histoire somptueux, fastueux, éclatant et empourpré. Nous imaginons donc le fond de tableau décoré et préparé pour honorer un moment important de la vie de Titus. Pourtant ce n'était pas dans cette nuit que Bérénice prévoit sa vie tragique !
Comme nous venons de constater, les images de nuit se présentent assidûment chez Racine. Mais pourquoi alors ? Voici notre réponse : elles s'insèrent tous dans l'action au moment même où celle-ci va être déclenchée, ou va se précipiter vers son dénouement. L'analyse de ces trois spectacles nocturnes nous montre ainsi à quel point est importante l'opposition qui existe entre les flammes, l'incendie, les flambeaux, les torches allumées d'une part et la nuit ou le décor nocturne dans lequel ces éléments s'éclairent et jaillissent en s'opposant, d'autre part. C'est sur ce thème, en effet, que se greffent les oppositions fondamentales qui caractérisent les pièces de Racine.